Techniques et Divers

Vendredi 21 mars 2008 5 21 /03 /Mars /2008 13:29

La Baie du Mont St Michel


Lecerf Yannick 

 


L’énoncé des données climato-géologiques pourrait suffire à expliquer en deux phrases l’histoire de la baie du Mont St Michel : ’’la baie a été formée par une série de transgressions flandriennes survenues durant les séquences Boréal et Atlantique succédant à la dernière glaciation Wurm. Son contour a commencé à se dessiner dès la fin de la période Mésolithique (- 6 500 ans avant notre ère) pour atteindre la ligne de rivage actuel vers le début de l’ère chrétienne’’.

 

Mais réduire l’explication à quelques données trop cartésiennes apparaît comme une forme d’irrespect devant cette immensité liquide qui nous fascine. Alors reprenons…

 

A la suite de la dernière glaciation (Wurm), un réchauffement sensible des températures provoque une remontée du niveau des mers. Pour la Bretagne, elles passent de – 120 m à -12 m en dessous du niveau actuel. Les hommes du Paléolithique qui s’étaient installés à l’abri des falaises du Verger se voient menacés par ce reflux. Contraints d’abandonner cet espace protégé des vents dominants, ils oublient quelques outils et éclats de silex retrouvés dans les sols fossilisés. Si durant ce moment, les températures imposent un paysage de steppe humide d’où pointent quelques conifères et maigres bouleaux, cet environnement suffit à entretenir une faune parmi laquelle on reconnaît le cheval, le bœuf et le bison. Les derniers grands troupeaux de mammouths sont déjà remontés vers le nord, laissant derrière eux quelques rhinocéros laineux qui ne tarderont pas à les rejoindre.

 

Favorisé par un réchauffement irrégulier mais continu, cette première variation du niveau marin (première transgression flandrienne) sera suivie d’une série de cinq autres transgressions. Elles se succèderont durant la période néolithique (- 5 000 ans à – 2000 ans avant J.C.), la séquence de l’Age du Bronze (- 2000ans à – 700 ans avant J.C.) pour finir à la fin de l’Age du Fer (-700 ans à –52 ans avant J.C.).  Chacune de ces oscillations marines laissera en place un dépôt limoneux venant colmater ce vaste espace par un apport cumulé, sondé à 15 m d’épaisseur moyenne.

 

Lorsqu’au Néolithique, la température permettra l’installation du hêtre et du chêne, la ligne de haute mer sera déjà venue une première fois aux abords des limites du rivage actuel. Ces arbres, installés sur le plateau formé par les premiers dépôts de limon se trouveront sapés et déracinés par les deux dernières transgressions. Les troncs, noyés sous le sable et la vase, participeront plus tard activement à créer la légende de la forêt de Scissy mise en scène par quelques auteurs trop impliqués dans le courant littéraire du Romantisme pour se satisfaire d’une description raisonnée.

 

En effet, lorsque l’abbé Manet entreprend l’histoire de la baie, il s’appuie sur une cartographie proposée en 1714 par M. Deschamps-Vadeville qui ressortait des plans dressés au XII° et XV° siècle. Ces cartes s’essayaient à déterminer un contour littoral pour le Néolithique. Oubliant que cette remontée des eaux s’étalait sur plusieurs millénaires, et conforté par la présence des couërons, l’abbé décrivait un formidable raz de marée survenu en 709 comme responsable de la submersion de la forêt de Scissy et de l’isolement du Mont. Il ne savait pas alors qu’une communauté gauloise avait choisi de s’installer sur la pointe du Meinga. Entourée par la mer de trois cotés nos ancêtres avaient fortifié cette pointe par la construction d’un double talus palissadé pour se protéger d’une éventuelle incursion venue de la terre.

 

Si durant le Haut Moyen Age, quelques réglages tectoniques ont provoqué une série de séismes, aucun n’a été suffisamment puissant pour engendrer un tsunami significatif. Retenant une séquence fortement perturbée par une succession de grandes tempêtes, la tradition orale peut s’être appuyée sur ces évènements pour créer la légende.

 

En conséquence,  tous ces faits confirmés par deux datation Carbone 14 (C14) sur plusieurs bois sortis des terres entre Châteauneuf et St Brolade  mettent en relief deux moments chronologiques : le Néolithique Moyen pour l’une et l’Age du Bronze pour l’autre. A l’exception d’une légère et très courte remontée des eaux durant l’époque médiévale (les plages suspendues visibles en haut de la grève de l’Aurore en attestent), on peu sans crainte affirmer que dès le début de l’ère chrétienne la baie avait la configuration d’aujourd’hui. Et comme pour confirmer cette démonstration, la lecture de documents anciens comme le recueil ‘’Historiae Montis-Sancti-michaelis’’ rédigé par le moine chroniqueur Evardus, nous décrit en l’an 708, le mont ’’in pelago’’, c’est-à-dire entouré de la mer. Là encore cette description détruit à elle seule la légende du raz de marée  de 709, chère à l’abbé Manet.

 

Lorsque la légende devient plus belle que la réalité, la mémoire collective retient l’image la plus plaisante.

 

Quel avenir pour la baie :

Cette large échancrure sur le littoral de la Manche résulte des caractéristiques bien spécifiques où des forces composantes s’équilibrent pour nous offrir ce paysage extraordinaire. Depuis une cinquantaine d’années, l’intervention humaine a sensiblement modifié ce fragile équilibre. Commencées par les endiguements dès le XV° siècle, ces modifications se sont poursuivies par une suite de poldérisations actives jusqu’à la fin du XIX° siècle. Plus tard, des remembrements inconséquents dans l’arrière pays, modifiant les rythmes hydrologiques, se sont associés à une série de facteurs liés aux techniques agricoles pour accentuer les changements constatés. En effet, l’envasement de la baie, le colmatage du port de la Houle, l’arrivée des algues vertes en sont les conséquences visibles. Ce processus risque fort de se trouver accentué lorsque les aménagements prévus pour la remise en eau du Mont St Michel seront en fonctionnement.

 

L’étude hydrologique menée sur le phénomène des courants et marées, ne portant que sur un espace limité autour de l’embouchure du Couesnon, apparaît trop partielle pour offrir toutes la belle assurance affichée par les concepteurs. Elle semble en effet avoir ignoré le régime des courants de l’ensemble de la baie. Or, ces lieux où est constaté à l’un des plus importants marnages des cotes d’Europe, sont soumis à un régime de courants invariables au rythme des marées. Toujours organisés dans le même sens, ces courants, descendent le long du Cotentin pour retrouver la pleine mer après le phare du Herpin. Modifiant leur vitesse selon les hauteurs d’eau, ils transportent des masses de sédiments que des forces centrifuges déposent sur les parties les plus excentrées de la baie (St Benoît, Château Richeux, etc…) ou encore sur des points d’encrage (le banc des Hermelles, les cales de la Houle). Ces apports avec lesquels chacun a dû s’adapter (élevage des huîtres sur table, disparition des ruisseaux de cheminement) se verront renforcés par les effets de chasses organisées pour la remise en eau du Mont. C’est alors que des masses considérables de sédiments évacués viendront s’ancrer sur les points de fixation cités plus avant et se déposer sur les fonds de baie.

 

Faut-il, pour garder l’image du Mont Saint Michel en mer prendre le risque de détruire le fragile équilibre écologique et ce panorama exceptionnel ? Faut-il pour un intérêt économique local et ponctuel (en effet, cette remise en eau du Mont ne sera pas durable. Elle repousse l’inéluctable ensablement de quelques décennies seulement) déstabiliser la bande littorale voisine ?

 

Profitons de encore des images et couleurs formées par les jeux du soleil et de l’eau. Berçons-nous de la légende sans pour autant renier la véritable histoire. Mais restons observateurs attentifs de cette baie où s’est écrit une grande page de notre héritage maritime.

 

 

 

 

 

 

Par Jean Pipotte. - Publié dans : Techniques et Divers
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Jeudi 13 décembre 2007 4 13 /12 /Déc /2007 11:14

La construction rurale au Moyen Age

 

Apport de l’archéologie expérimentale

 

Lecerf Yannick

Conservateur honoraire du Patrimoine

 

 

Activité à part entière de la recherche, l’archéologie  expérimentale a été longtemps méprisée. Pourtant, lorsque les meilleurs tentaient de mettre en application quelques unes de leurs théories trop rapidement élaborées sur une feuille blanche, l’irrespectueuse réalité des faits ne manquait pas de venir souligner les carences de la proposition.

 

Aujourd’hui, des chercheurs n’hésitent plus à s’investir dans cette discipline. Reproduisant les outils, les techniques ou les procédures oubliés ils s’appliquent à exécuter le bon geste. Par l’observation et l’analyse, ils approchent les modes de pensée et préoccupations des cultures anciennes. Mettant ainsi à la disposition de chacun les clés utiles à la bonne interprétation, ils défrichent les chemins du possible.

 

Construire un habitat avec les matériaux disponibles et sa simple volonté en guise de connaissance ; fabriquer une meule en pierre pour assurer sa subsistance ; bâtir un bas fourneau nécessaire à la production de ce fer tellement indispensable aux multiples outils utilisés lors des travaux des champs ; filer et tisser la laine des moutons ou les fibres végétales issues du chanvre et du lin ; aménager un seau en douelles de châtaigner, des nasses en osier, etc… Toutes ces tâches sont celles assurées par ces familles autodidactes qui ne disposaient d’autre choix que de réussir.

 

Le travail mené sur l’archéo-site de la Chaperonnais en Betton (35) s’inscrit dans cette démarche d’archéologie expérimentale. Inspirée par les restes des quatre mottes médiévales que comptait le territoire de référence, cette aventure est celle de quelques archéologues et historiens locaux. En prenant le risque d’entreprendre un tel chantier l’association ’’les Chemins de la mémoire’’ s’est volontairement replacée dans les pas des petites gens du Moyen Age. Attentif à ne jamais s’écarter d’une certaine rigueur scientifique, ce projet est l’aboutissement d’une longue réflexion qui nous a conduit  des archéo-sites d’Allemagne vers ceux de Belgique en n’oubliant pas les hauts lieux d’expérimentation du sud de la France. Cette pérégrination scientifique est venue compléter la connaissance acquise sur les sites bretons.

 

 

La construction rurale au Moyen Age

 

Abondamment décrites, détaillées ou illustrées, les techniques et procédures de construction des grands édifices civils et religieux du Moyen Age occupent l’essentiel des traités d’architecture médiévale. Conduits par des maîtres d’oeuvre à la compétence affirmée, les corporations de tailleurs de pierre, de maçons et autres métiers rivalisent de savoir pour laisser une œuvre aboutie. Recherchant le meilleur matériau,  affinant les techniques les plus élaborées, faisant preuve d’une dextérité toute tendue vers la perfection, ces maîtres bâtisseurs nous ont légué un patrimoine  duquel  transpire le mysticisme du bel ouvrage.

 

Mais au-delà des ces images récurrentes, acceptons de porter notre attention sur ces simples constructions disséminées dans nos campagnes. Alors, comme pour réparer un oubli, on comprendra les soucis de ces individus sans titre ni richesse, qui ont dû se loger et protéger leur famille ainsi que leur peu de bien. N’étant ni seigneur ni prince d’église, pour réaliser leur demeure, ceux-là ont dû s’adapter, apprendre, emprunter au savoir de chaque corps des métiers des grands bâtisseurs. Qu’elles soient celle d’une famille ou celles de petites communautés autonomes, ces maisons ont été l’œuvre d’autodidactes contraints par la seule nécessité d’aboutir. Avec leurs réussites et leurs imperfections, avec leurs faiblesses et leur simplicité, quelques unes, traversant les siècles, livrent à notre sagacité des informations sur la vie du monde rural. Elles nous invitent à percevoir les difficultés et préoccupations de ces temps incertains.

 

 

La maison paysanne : environnement et fonction :

 

Un peu d’observation permet très vite de comprendre que la maison paysanne n’est pas implantée au hasard. Selon quelle est isolée ou intégrée à un groupe d’habitat, elle se fera discrète ou affichera résolument sa présence. Ne recherchant pas systématiquement les points d’eau (ruisseau ou rivière) la maison individuelle comme celles des trop petites communautés indépendantes auront tendance à vouloir se faire discrètes dans le paysage. Cette discrétion est le premier gage de sécurité. Si à l’inverse le village est celui d’un seigneur, voulant marquer son territoire ou signifier sa puissance, ce dernier affichera ostensiblement sa présence sécurisée par un système défensif terroyé. Pour exemple, une motte médiévale et sa basse-cour choisiront une position stratégique permettant la défense et le contrôle d’un territoire ou de voies de circulation. On les trouvera sur des points élevés ou bien en fond marécageux.

 

Mais quelque soit la catégorie à laquelle elle se rattache, la maison médiévale n’est pas conçue comme une maison pour y vivre. Sa fonction essentielle d’abri protecteur de ses habitants apparaît au premier regard.

 

N’étant pas pensé comme espace de vie, elle se suffit généralement des dimensions assez modestes. S’il peut sembler difficile aujourd’hui d’imaginer sept à huit individus accompagnés  de quelques bêtes dans cet espace encombré des ustensiles et outillage indispensables, il faut se souvenir que cette promiscuité était encore très courante dans les campagnes du début du XX° siècle (la maison cocon organisée en plusieurs pièces spécifiques  est un concept des années 1950). Jusqu’à ces temps récents, la vie se passe en extérieure. Chacun, occupé au travail des champs, du jardin ou accaparé par les élevages, rejoint le bâtiment à la nuit tombante. On s’y retrouve pour se reposer mais aussi se protéger des intempéries et des rôdeurs. On y stocke aussi matériel et quelques réserves de nourriture. Et si on se livre à quelques menus travaux à la lueur du foyer, ces moments restent trop anecdotiques pour être considérés.

 

Selon qu’elle soit isolée ou appartenant à un hameau, la maison peut légèrement différer dans la distribution de son espace. Lorsqu’elle se trouve seule ou très éloignée de ses voisines, on aura été attentif à réserver une surface pour les animaux représentant une garantie de subsistance (vaches, chèvres, porcs). Matérialisé par un petit muret surmonté d’une cloison de bois ou seulement par cette cloison cet espace occupe entre un quart et un tiers de la surface couverte. Les animaux accueillis dans cette partie au sol légèrement surbaissé y accèdent par l’unique porte d’entrée. La partie restant disponible pour les hommes s’organise autour d’un foyer aménagé de quelques pierres enchâssées dans le sol. Le mobilier réduit au minimum pouvait se résumer à un coffre, quelques bancs et un bas flanc pour la nuit. La vaisselle et autres ustensiles devaient se poser à même le sol ou sur les rebords du muret supportant la charpente. Suspendu à cette lourde structure de bois, l’outillage utile aux travaux des champs restait à porter de la main.

 

Autour du logement une satellisation de constructions et aménagements domestiques s’organisent en une ou deux petites parcelles. Celles-ci sont généralement délimitées par un système de fossés et talus que l’on doit imaginer surmontés d’une plesse ou  de palissade. Si ces mouvements de terre sont là pour matérialiser une unité foncière spécifique, ils apportent aussi une protection contre les prédateurs ou les intempéries. Sans devoir être confondus avec la ’’maison forte’’ souvent révélée par des appellations cadastrales spécifiques (la Boule Haye, la Boulais, la Haie de terre, la Grande Haye, etc…), on peut supposer leur présence lorsque apparaissent des noms comme la Plesse ou  la Lice.

 

Lorsque la maison s’associe à d’autres habitations, ses dimensions légèrement plus réduites s’expliquent par l’absence des animaux alors placés dans des abris construits à l’extérieur. Par ailleurs, des constructions communes (four, bûcher, bergerie, poulailler, etc…) libèrent l’espace de vie privée sans pour autant y apporter plus de confort.

 

Dans les villages autonomes constitués d’individualités comme ceux des alleutiers*, l’organisation de l’ensemble paraît plus liée à des actions spontanées qu’à un schéma réfléchi. Tantôt tassées les unes contre les autres, les maisons s’agglomèrent en l’îlots laissant des vides sans fonction affirmée. Ces parties communes, ayant pu être utilisées pour le parcage des animaux, le stockage ou comme aire à battre, paraissent se dessiner spontanément selon l’évolution positive ou négative du village. L’ensemble des îlots forme un type de village dont l’organisation paraît plus soucieuse de la topographie des lieux que d’une volonté d’organisation foncière. Les ensembles de Lan Gouh en Melrand (56) et de Pen ar Malo en Guidel (56) en sont les meilleurs exemples.

 

La construction dans une basse cour en pied de motte implique une agglomération plus ramassée de son habitat. Appartenant à un ensemble ostensiblement renforcé, la maison s’inscrit dans une unité foncière qui veut affirmer sa suprématie sur un territoire. La basse cour ou lieu de vie est dominée par une forte motte surmontée d’une tour en bois. Elle peut regrouper quelques habitations dont le nombre variera selon l’importance du ’’chef’’ et de ses prétentions. La mesnie* y résidant en priorité sera complétée par des brassiers* et quelques hommes de métiers (laboureur, forgeron, etc…). Si la maison n’est pas plus grande que celles décrites précédemment, son espace de vie est amélioré par l’absence des animaux, du matériel et de l’outillage. On les retrouve sous les nombreux appentis construits contre le talus ou bien contre la palissade interne de la fortification Dans ce type de regroupement d’habitat, on constate une organisation soucieuse de l’occupation rationnelle de l’espace. Les constructions domestiques s’intercalent fréquemment dans les vides laissés entre chaque maison. Sécurisés par un système défensif éprouvé pour l’époque, les hommes ont voulu structurer leur espace de vie en rejetant les surfaces de production à l’extérieur de la fortification.

 

Pour être complet, il faut évoquer les constructions temporaires. Généralement plus légères, elles sont de deux ordres et correspondent souvent à des fonctions ou métiers spécifiques.

 

 En premier, on retiendra les habitats construits en terre et torchis. Mais là encore il faut distinguer la maison montée en bauge travaillée de celle constituée d’un simple mur en clayonnage. Le choix de ce matériau est dû à plusieurs facteurs parmi lesquels on peut citer l’absence de pierre aisément accessible dans les abords immédiats, le caractère provisoire de l’installation, le niveau social du groupe. Dans ces constructions, les murs d’argile sont montés sur des ossatures de perches ou de branchages plantés dans le sol. Pour être plus homogène, l’argile est préalablement malaxée avec de la fibre végétale comme du foin ou de la paille. Dans les meilleurs cas on aura pris soin de poser les murs sur un fût de bois placé horizontalement dans une rigole creusée à même le sol. Alors les remontées d’humidité réduites ne viendront pas trop vite pourrir l’édifice. Cette première précaution devra être complétée par une bonne étanchéité du sommet des murs. Le placement d’une demie poutre  de châtaignier en couronnement horizontal suffira à cet effet. Cette sablière haute et la poutre faîtière posée sur ses poteaux supports recevront l’ensemble des chevrons chargés de la couverture. Cette couverture végétale variera selon les moyens des constructeurs.

 

Les décapages effectués sur les lieux où ont été érigées ces maisons de terre montrent généralement une forte densité de trous de calage. Leur section les destine à recevoir ce qu’on doit plus qualifier de piquet que de poteau. De lecture peu aisée, les traces laissées dans les sols ne se prêtent que très rarement une interprétation aisée. Aussi est-il toujours difficile d’y reconnaître des séquences d’occupation  ou d’établir une juste discrimination entre les structures nobles et les empreintes de structures domestiques. L’ancrage de la maison dans le sol ne se distingue guère des traces laissées par les pieds du grenier, ni même par les enclos à plesse destinés à contenir la volaille ou le bétail.

 

La seconde catégorie des constructions temporaires est assurément la plus fugace. Liée aux métiers de la forêt, elle regroupe les maisons des bûcherons, des charbonniers et des essarteurs*. Contraints à se déplacer selon l’avancement de leurs coupes de bois, ils se contentent souvent de petits abris construits de branchages, argile, fougères ou écorce d’arbres. A peine marqué dans les sols cette forme d’habitat est plus fréquemment dénoncée par les résidus de leurs activités (base de meules de charbonniers) ou plus simplement par des appellations spécifiques : Lessard ; les Essarts. Ces observations peuvent également valoir pour quelques autres métiers comme celui de sabotier, de vannier ou d’ardoisier, tailleur d’essentes ou de bardeaux. Mais là, une différence notable est à noter : en effet, dans ce cas le frêle abri est inclus dans l’espace de travail.  Utilisé selon un rythme saisonnier, il bénéficie d’une consolidation renouvelée. Peu étudié, on connaît son existence par les documents anciens mais aussi par quelques noms comme les Loges, laissés sur les cadastres anciens. De trop rares documents iconographiques montrent leurs formes arrondies aux dimensions très ramassées.

 

 

L’architecture vernaculaire :

 

La maison médiévale du monde rural varie peu dans son plan. Souvent rectangulaire, ses dimensions voisinent 8,00 m X 5,00 m. Inscrites dans cette norme, on verra quelques variantes proposant un ou les deux petits cotés dessiner une abside (Pen ar Malo en Guidel 56). Les murs, montés sur une hauteur de 0,60 m à 0,80 m, ont une épaisseur de l’ordre de 0,50 m.. La porte matérialisée par un seuil de pierre s’ouvre sur le grand coté protégé des vents dominants. On constate parfois l’emplacement d’une deuxième porte murée dans le mur opposé.

 

 

 

La maçonnerie :

 

S’improvisant carriers, tailleurs de pierre et maçons, les constructeurs paysans adaptent les techniques et le matériau disponible à leurs capacités. La pierre mise en œuvre provient pour une part importante de l’épierrement des parcelles locales. Aussi ne doit-on pas être surpris de trouver dans l’appareillage des murs une grande variété tant dans la nature que dans les formes des moellons employés. Si par chance, une émergence du substrat rocheux propose un front de taille acceptable, quelque soit sa nature (granite, schiste ou grès) on y prélève le matériau nécessaire à la construction. C’est donc avec ces éléments disparates qu’il faudra ériger un muret suffisamment solide pour supporter charpente et couverture.

 

Le travail commence par le creusement d’une faible tranchée. A peine plus large que le muret prévu, elle dessine le plan de la future maison. Un hérisson de pierraille de petit et moyen calibre en tapisse le fond. Ce radier supportera le mur à doubles parements. Ses deux parements interne et externe, montés simultanément, peuvent s’appuyer l’un sur l’autre ou bien être maintenus par un noyau interne d’argile. L’édification du mur débutera par l’encadrement de la porte dans lequel viendra se fixer la carré en bois. Ici les meilleurs moellons, choisis pour leur forme quadrangulaire et pour leur masse, seront appareillés avec un soin particulier. C’est donc à partir de ce modèle que se développe en lits successifs le pourtour de la construction.

 

Bien qu’autodidactes, les constructeurs retrouvent, sans doute spontanément, quelques astuces architecturales améliorant la solidité de l’édifice. En effet, dans la lecture du bâti, il n’est pas rare de constater la présence de carreaux*, de boutisses* ou même de parpaings*. Placés en parement, les carreaux apparaissent ça et là dans les murs droits. Ils participent à réduire les risques d’écroulement. Les parpaings, posés transversalement sur toute la largeur du mur sont là pour empêcher son éclatement. Les boutisses plus fréquentes dans les parties absidiales remplissent la même fonction. Leur seule différence avec les parpaings provient du fait qu’elles ne cherchent  pas obligatoirement à s’inscrire dans les parements interne et externe.

 

Dans les maisons rectangulaires, les constructeurs apportent une attention particulière aux angles droits. Utilisant de bonnes pierres, la liaison des deux maçonneries perpendiculaires se fait selon la technique du chaînage en besace*. Les assises successivement imbriquées s’organisent en carreaux et boutisses pour assurer la meilleure solidité. Cette technique implique une sélection de moellons aux faces planes et parallèles.

 

Selon la durée du chantier, mais aussi en fonction des moyens du propriétaire, la maçonnerie pourra être liée par de petites plaquettes qui s’écraseront sous la masse des lits de moellons. Cette liaison peut également se satisfaire de lits d’argile habillés en façade d’un joint de mortier de chaux. Et pour les meilleurs cas, l’emploi du mortier de chaux  reste une garantie de longévité de la construction. Afin d’éviter des entrées d’humidité dans le mur ou de favoriser la germination de grain toujours préjudiciable au jointoiement des pierres mises en oeuvre, la construction sera effectuée d’un seul jet. Contrairement aux constructions gallo-romaines où un souci d’esthétique est affirmé par la présence de joints tirés au fer, aucune finition de ce type n’a été constatée sur les maisons rurales du Moyen Age. Quand l’argile intervient dans la construction, elle est généralement malaxée avec quelques éléments de foin finement hachés pour obtenir une ’’colle’’ plus homogène. Lorsque le mur approche de la hauteur choisie, les pierres sélectionnées du niveau supérieur forme une surface plane apte à recevoir la sablière basse.

 

 

La Charpente :

 

Considéré à juste titre comme un bois noble, le chêne n’est pas accessible à tous. Alors les structures bois de la maison des champs empruntent pour beaucoup au châtaignier. D’accès plus facile, cette essence se travaille sans difficulté particulière, et résiste assez bien au temps. Sa souplesse parfois recherchée devient un handicap lorsqu’un madrier doit supporter de lourdes charges. A peine dégrossi à l’herminette, on va toutefois retrouver cette essence dans tous les éléments de la charpente.

 

Cette lourde structure débutera par la pose de la sablière basse. Constituée par une suite de grosses poutres sommairement équarries, elle part d’un montant d’un coté de la porte d’entrée pour ceinturer toute la longueur du mur de la maison jusqu’à atteindre l’autre coté de la porte. La jonction de ses divers éléments, raboutés à chaque extrémité à mi-bois, est assurée par de fortes chevilles de bois. Sa masse devait suffire à la maintenir sur le sommet du muret. Cependant, on ne peut pas exclure la présence de quelques longues tiges métalliques la traversant pour mieux la solidariser à l’âme de la maçonnerie. Chacune des arrivées à la porte d’accès est terminée par un puissant tenon destiné à pénétrer une mortaise. Celle-ci, creusée dans les deux montants de la carrée de l’encadrement de l’entrée, participe au maintien de la porte. Deux poteaux,  dressés dans l’axe central du bâtiment, soutiennent la panne faîtière.   Généralement posés sur une pierre plate ou sur un système de blocage lithique, ils n’entrent que très peu dans le sol. La liaison entre ces deux supports et la panne faîtière se fait par des chevilles bloquant les éléments dans leurs mortaises d’emboîtement. Pour ce portique qui représente un poids voisinant les 500 kg, on imagine sa construction en position horizontale. Il suffit alors de la puissance d’une dizaine d’individus pour l’installer dans sa fonction de support. L’équilibre de l’ensemble est assuré par les chevrons appuyés sur la sablière. Ces chevrons supportent les nombreux liteaux auxquels s’accrochera la couverture.  Si les chevrons sont tirés du châtaigner, les liteaux peuvent utiliser le noisetier. Arrivée à ce stade, la charpente est prête à recevoir la couverture.

 

 

La couverture :

 

N’ayant pas résisté au temps, cet élément de la maison reste souvent une inconnue. Le chaume semble dominer les autres matériaux possibles. Cependant, l’utilisation du bardeau de châtaigner est clairement attestée à cette époque. Plus rarement l’ardoise intervient sur des charpentes renforcées. On ne peut pas non plus exclure la présence de la tuile largement utilisée durant la séquence gallo-romaine. Si la planche de bois, la bruyère, le genet ou le carex apparaissent ça et là comme matériau de remplacement, les couvertures en tourbe et mottes de gazon, connues en d’autres contrées,  ne semblent pas avoir été retenues dans nos régions. L’écorce déroulée de bouleau  ou celle provenant des perches de châtaigniers décollée par les boisseliers* et les tonneliers est très présente dans les abris temporaires.

 

En conclusion : reprendre les gestes et les moyens dont pouvait disposer l’homme du Moyen Age pour assurer son gîte, est assurément une démarche d’archéologie expérimentale. Mais au-delà de la simple connaissance scientifique, cet engagement permet d’approcher le mode de raisonnement de ces constructeurs, leur cheminement intellectuel qui, écartant toute notion de rentabilité, ne leur laissait aucun autre objectif que la réussite. Aujourd’hui l’archéo-site de la Chaperonnais est arrivé à un stade significatif. En y poursuivant la construction, sa mission s’orientera vers l’action pédagogique.

 

 

 

Alleutier :  paysan ne relevant d’aucune seigneurie

Boisselier : fabricant de seaux et boisseau en châtaigner

Brassier :  homme de peine travaillant avec ses bras

Essarteur : défricheur aménageant des espaces ouverts dans la forêt

 Mesnie : ensemble des personnes comprenant la famille et les serviteurs d’un seigneur

Par Yannick L. - Publié dans : Techniques et Divers
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