Vendredi 21 mars 2008 5 21 /03 /Mars /2008 13:29

La Baie du Mont St Michel


Lecerf Yannick 

 


L’énoncé des données climato-géologiques pourrait suffire à expliquer en deux phrases l’histoire de la baie du Mont St Michel : ’’la baie a été formée par une série de transgressions flandriennes survenues durant les séquences Boréal et Atlantique succédant à la dernière glaciation Wurm. Son contour a commencé à se dessiner dès la fin de la période Mésolithique (- 6 500 ans avant notre ère) pour atteindre la ligne de rivage actuel vers le début de l’ère chrétienne’’.

 

Mais réduire l’explication à quelques données trop cartésiennes apparaît comme une forme d’irrespect devant cette immensité liquide qui nous fascine. Alors reprenons…

 

A la suite de la dernière glaciation (Wurm), un réchauffement sensible des températures provoque une remontée du niveau des mers. Pour la Bretagne, elles passent de – 120 m à -12 m en dessous du niveau actuel. Les hommes du Paléolithique qui s’étaient installés à l’abri des falaises du Verger se voient menacés par ce reflux. Contraints d’abandonner cet espace protégé des vents dominants, ils oublient quelques outils et éclats de silex retrouvés dans les sols fossilisés. Si durant ce moment, les températures imposent un paysage de steppe humide d’où pointent quelques conifères et maigres bouleaux, cet environnement suffit à entretenir une faune parmi laquelle on reconnaît le cheval, le bœuf et le bison. Les derniers grands troupeaux de mammouths sont déjà remontés vers le nord, laissant derrière eux quelques rhinocéros laineux qui ne tarderont pas à les rejoindre.

 

Favorisé par un réchauffement irrégulier mais continu, cette première variation du niveau marin (première transgression flandrienne) sera suivie d’une série de cinq autres transgressions. Elles se succèderont durant la période néolithique (- 5 000 ans à – 2000 ans avant J.C.), la séquence de l’Age du Bronze (- 2000ans à – 700 ans avant J.C.) pour finir à la fin de l’Age du Fer (-700 ans à –52 ans avant J.C.).  Chacune de ces oscillations marines laissera en place un dépôt limoneux venant colmater ce vaste espace par un apport cumulé, sondé à 15 m d’épaisseur moyenne.

 

Lorsqu’au Néolithique, la température permettra l’installation du hêtre et du chêne, la ligne de haute mer sera déjà venue une première fois aux abords des limites du rivage actuel. Ces arbres, installés sur le plateau formé par les premiers dépôts de limon se trouveront sapés et déracinés par les deux dernières transgressions. Les troncs, noyés sous le sable et la vase, participeront plus tard activement à créer la légende de la forêt de Scissy mise en scène par quelques auteurs trop impliqués dans le courant littéraire du Romantisme pour se satisfaire d’une description raisonnée.

 

En effet, lorsque l’abbé Manet entreprend l’histoire de la baie, il s’appuie sur une cartographie proposée en 1714 par M. Deschamps-Vadeville qui ressortait des plans dressés au XII° et XV° siècle. Ces cartes s’essayaient à déterminer un contour littoral pour le Néolithique. Oubliant que cette remontée des eaux s’étalait sur plusieurs millénaires, et conforté par la présence des couërons, l’abbé décrivait un formidable raz de marée survenu en 709 comme responsable de la submersion de la forêt de Scissy et de l’isolement du Mont. Il ne savait pas alors qu’une communauté gauloise avait choisi de s’installer sur la pointe du Meinga. Entourée par la mer de trois cotés nos ancêtres avaient fortifié cette pointe par la construction d’un double talus palissadé pour se protéger d’une éventuelle incursion venue de la terre.

 

Si durant le Haut Moyen Age, quelques réglages tectoniques ont provoqué une série de séismes, aucun n’a été suffisamment puissant pour engendrer un tsunami significatif. Retenant une séquence fortement perturbée par une succession de grandes tempêtes, la tradition orale peut s’être appuyée sur ces évènements pour créer la légende.

 

En conséquence,  tous ces faits confirmés par deux datation Carbone 14 (C14) sur plusieurs bois sortis des terres entre Châteauneuf et St Brolade  mettent en relief deux moments chronologiques : le Néolithique Moyen pour l’une et l’Age du Bronze pour l’autre. A l’exception d’une légère et très courte remontée des eaux durant l’époque médiévale (les plages suspendues visibles en haut de la grève de l’Aurore en attestent), on peu sans crainte affirmer que dès le début de l’ère chrétienne la baie avait la configuration d’aujourd’hui. Et comme pour confirmer cette démonstration, la lecture de documents anciens comme le recueil ‘’Historiae Montis-Sancti-michaelis’’ rédigé par le moine chroniqueur Evardus, nous décrit en l’an 708, le mont ’’in pelago’’, c’est-à-dire entouré de la mer. Là encore cette description détruit à elle seule la légende du raz de marée  de 709, chère à l’abbé Manet.

 

Lorsque la légende devient plus belle que la réalité, la mémoire collective retient l’image la plus plaisante.

 

Quel avenir pour la baie :

Cette large échancrure sur le littoral de la Manche résulte des caractéristiques bien spécifiques où des forces composantes s’équilibrent pour nous offrir ce paysage extraordinaire. Depuis une cinquantaine d’années, l’intervention humaine a sensiblement modifié ce fragile équilibre. Commencées par les endiguements dès le XV° siècle, ces modifications se sont poursuivies par une suite de poldérisations actives jusqu’à la fin du XIX° siècle. Plus tard, des remembrements inconséquents dans l’arrière pays, modifiant les rythmes hydrologiques, se sont associés à une série de facteurs liés aux techniques agricoles pour accentuer les changements constatés. En effet, l’envasement de la baie, le colmatage du port de la Houle, l’arrivée des algues vertes en sont les conséquences visibles. Ce processus risque fort de se trouver accentué lorsque les aménagements prévus pour la remise en eau du Mont St Michel seront en fonctionnement.

 

L’étude hydrologique menée sur le phénomène des courants et marées, ne portant que sur un espace limité autour de l’embouchure du Couesnon, apparaît trop partielle pour offrir toutes la belle assurance affichée par les concepteurs. Elle semble en effet avoir ignoré le régime des courants de l’ensemble de la baie. Or, ces lieux où est constaté à l’un des plus importants marnages des cotes d’Europe, sont soumis à un régime de courants invariables au rythme des marées. Toujours organisés dans le même sens, ces courants, descendent le long du Cotentin pour retrouver la pleine mer après le phare du Herpin. Modifiant leur vitesse selon les hauteurs d’eau, ils transportent des masses de sédiments que des forces centrifuges déposent sur les parties les plus excentrées de la baie (St Benoît, Château Richeux, etc…) ou encore sur des points d’encrage (le banc des Hermelles, les cales de la Houle). Ces apports avec lesquels chacun a dû s’adapter (élevage des huîtres sur table, disparition des ruisseaux de cheminement) se verront renforcés par les effets de chasses organisées pour la remise en eau du Mont. C’est alors que des masses considérables de sédiments évacués viendront s’ancrer sur les points de fixation cités plus avant et se déposer sur les fonds de baie.

 

Faut-il, pour garder l’image du Mont Saint Michel en mer prendre le risque de détruire le fragile équilibre écologique et ce panorama exceptionnel ? Faut-il pour un intérêt économique local et ponctuel (en effet, cette remise en eau du Mont ne sera pas durable. Elle repousse l’inéluctable ensablement de quelques décennies seulement) déstabiliser la bande littorale voisine ?

 

Profitons de encore des images et couleurs formées par les jeux du soleil et de l’eau. Berçons-nous de la légende sans pour autant renier la véritable histoire. Mais restons observateurs attentifs de cette baie où s’est écrit une grande page de notre héritage maritime.

 

 

 

 

 

 

Par Jean Pipotte. - Publié dans : Techniques et Divers
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